En 2026, le SEO est devenu une discipline parfaitement balisée. On l’enseigne dans les écoles de marketing digital, on le découpe en modules, en process, en check-lists, en certifications. Les entreprises recrutent des profils SEO comme elles recrutent des contrôleurs de gestion ou des chefs de projet. Tout est propre, structuré, mesurable. Et pourtant, une question mérite d’être posée franchement : à force de cadrer la pratique, n’a-t-on pas perdu ce qui faisait son sel, son audace et son côté punk ? C’est une discipline née du bricolage, de l’expérimentation et d’une volonté presque subversive d’exploiter les failles d’un système encore mal compris.
Début des années 2000 : le web est un laboratoire géant
Au début des années 2000, le web ressemble à un immense terrain vague. Les moteurs de recherche existent déjà, mais personne ne comprend vraiment comment ils fonctionnent. Les règles ne sont pas écrites, ou alors elles changent sans prévenir. Google n’est encore qu’un acteur parmi d’autres. AltaVista, Lycos, Yahoo ou MSN Search cohabitent, chacun avec ses propres logiques plus ou moins opaques. Il n’y a pas de documentation officielle digne de ce nom, pas de « bonnes pratiques » validées par des conférences sponsorisées. Il n’y a que des hypothèses, des tests, des intuitions. Et surtout, beaucoup d’erreurs.
Les pionniers du SEO, dont je fais partie, ne viennent pas d’écoles de commerce ou de formations marketing. On est issus de la culture hacker au sens large, pas forcément des cracks en sécurité informatique, mais des bidouilleurs. Des gens qui aiment comprendre comment un système réagit quand on le pousse dans ses retranchements. L’idée n’est pas de « plaire » aux moteurs de recherche, mais de les utiliser. Comprendre leurs biais, leurs raccourcis et leurs angles morts. Le trafic est une ressource, presque une monnaie, et le SEO devient un moyen malin de l’attirer sans payer. On parle peu de stratégie, encore moins de branding. On parle d’astuces, de hacks et de tests empiriques. On casse des sites, on recommence, on observe.
Cette période est fondamentalement anarchique, mais incroyablement fertile. Chaque découverte est partagée sur des forums, des mailing lists, parfois même sur des blogs bricolés à la va-vite. Personne ne se proclame expert, parce que tout le monde sait que ce qui marche aujourd’hui peut ne plus marcher demain. Le SEO n’est pas un métier, c’est une pratique. Un terrain de jeu pour curieux obsessionnels.
Quand le SEO devient sérieux… et se rigidifie
Progressivement, le SEO prend de l’importance économique. Les entreprises comprennent que le trafic organique peut représenter des millions d’euros. Les e-commerçants structurent leurs équipes. Les agences apparaissent. Les consultants facturent leurs recommandations. Google, de son côté, affine ses algorithmes, communique davantage, publie des guidelines. Le SEO sort de l’ombre et entre dans les salles de réunion.
Mais avec cette reconnaissance arrive une forme de rigidité. En entreprise, le SEO devient très cadré, parfois trop. On documente les process, on standardise les audits, on applique des recettes qui « fonctionnent ». On ne teste plus, on reproduit. On se fie aux discours des gourous du secteur, aux slides des conférences, aux threads LinkedIn, sans toujours se poser la question fondamentale : pourquoi cela fonctionnerait ici ? Le SEO se transforme en discipline d’application plutôt qu’en discipline de réflexion. L’audace laisse place à la prudence et la curiosité à la conformité.
Oublier l’utilisateur derrière l’algorithme : l’erreur classique
La mauvaise approche, en 2026, consiste à croire qu’être bon en SEO, c’est maîtriser une série de leviers techniques ou sémantiques. En réalité, être bon en SEO aujourd’hui, c’est surtout savoir se mettre à la place de l’utilisateur. Non pas de manière abstraite, mais concrète. Il ne s’agit pas de faire des pages « pour le référencement », mais de se demander ce que l’on souhaite réellement apporter aux gens. Pourquoi viendraient-ils sur ce site plutôt qu’un autre ? Qu’espèrent-ils trouver ? Dans quel état d’esprit sont-ils quand ils formulent leur requête ?
Quand on adopte cette posture, beaucoup de problèmes SEO se résolvent presque naturellement. Une architecture pensée pour guider l’utilisateur devient lisible pour les moteurs. Un contenu utile, clair et bien structuré répond mieux aux intentions de recherche. Une interface cohérente améliore l’engagement, donc les signaux comportementaux. Le bon SEO n’est plus une surcouche artificielle, c’est une conséquence logique d’un site bien conçu pour ses utilisateurs.
Le retour du hack à l’ère des IA
Aujourd’hui, avec l’avènement des intelligences artificielles génératives, le paysage change à nouveau. Être cité dans les réponses des IA devient un enjeu stratégique majeur. Le trafic ne passe plus uniquement par le clic, mais par la recommandation implicite faite par une machine. Et paradoxalement, les bonnes pratiques de fond restent assez proches de celles d’il y a plus de vingt ans. Comprendre comment le système fonctionne, observer, tester, ajuster. Nous sommes clairement au début des expérimentations, malgré ceux qui se proclament déjà experts du « SEO pour IA ».
Cette période ressemble étrangement aux débuts du web. Beaucoup de zones grises, peu de certitudes, des discours péremptoires qui vieillissent mal. C’est précisément là que l’esprit hacker, au sens noble, redevient essentiel. Tester des formats, des tons, des structures. Se demander comment une IA interprète une réponse, ce qu’elle retient, ce qu’elle reformule. Il faut absolument sortir des templates rassurants pour proposer quelque chose de réellement distinctif.
Mais ce retour à l’esprit punk ne doit pas se faire au détriment de l’utilisateur. Au contraire. Il faut se poser les bonnes questions : qu’attendent réellement les gens d’une réponse générée par une IA ? De la rapidité, certes, mais aussi de la clarté, de la nuance, parfois même de la personnalité. Comment aller plus loin qu’une réponse lisse et formatée ? En apportant un point de vue, une expertise vécue, un ton assumé. Autant de choses qu’une machine, aussi performante soit-elle, ne sait toujours pas produire seule. L’humain reste la valeur ajoutée.
Le SEO n’a pas besoin d’être sage pour être efficace
En vingt-cinq ans, le SEO est passé du bricolage sauvage à la discipline académique. Ce parcours était sans doute inévitable. Mais il serait dommage d’oublier ce qui a fait sa richesse à l’origine : la curiosité, l’expérimentation, la remise en question permanente. À l’heure des IA, nous entrons dans une nouvelle phase d’incertitude. Et c’est une bonne nouvelle. Elle offre l’opportunité de réconcilier rigueur et audace, expertise et intuition, performance et humanité. Le SEO n’a jamais été aussi intéressant que lorsqu’il refuse d’être entièrement domestiqué.
